Secrétaire indépendante depuis 6 ans, elle arrête.

Magalie Béduneau s’est lancée comme secrétaire indépendante dans les Mauges en mars 2020, quinze jours avant le premier confinement. Six ans plus tard, elle ferme son activité, non par échec, mais parce que sa vie personnelle, le marché local et son retour progressif vers le salariat ont déplacé ses priorités. Son parcours raconte ce qu’on dit rarement aux futures assistantes freelances : entreprendre, c’est aussi savoir lire les signaux, reconnaître ses angles morts et arrêter au bon moment.


Dans cet article, vous allez voir que :

  • on peut se lancer sans niche ultra-spécialisée ;
  • dans un moment imparfait (15 jours avant le confinement) ;
  • le vrai piège n’est pas celui qu’on croit ;
  • il existe un modèle pour entreprendre sans être seule ;
  • arrêter son activité n’est pas forcément échouer : c’est parfois partir au bon moment.

Un samedi matin dans les Mauges (49)

Il est à peine dix heures ce samedi matin d’avril quand Magalie apparaît à l’écran. Elle a pu se rendre disponible. Et je lui en sais gré. 

D’autant que depuis 2019 qu’on se connaît, elle connaît bien mes particularités horaires. 

J’avais déjà rédigé un portrait d’elle. C’était en 2021.
Elle venait tout juste de se lancer. Cinq ans ont passé. 
Tellement vite ! 

Aujourd’hui, c’est une autre histoire qu’elle accepte de raconter. 
Moins flamboyante en apparence. 
Mais tout aussi précieuse.

Ce portrait n’est pas celui qu’on raconte d’habitude. 
Ce n’est pas la secrétaire indépendante qui a tout cartonné, celle qui brandit fièrement ses résultats sur les réseaux sociaux. 
C’est quelqu’un qui s’arrête. Qui a décidé, après six ans de travail sérieux, de vraies satisfactions et quelques erreurs bien comprises, que le moment était venu de clore un chapitre pour en écrire un nouveau.

J’avais dit à Magalie que je voulais recommencer cette série de portraits par elle. 
Parce que son parcours m’intéresse : sa personnalité, son expérience, et ce qu’on pourrait appeler sa résilience. Mais ce mot m’agace, parce qu’on en abuse. C’est comme s’il était devenu une injonction à encaisser proprement, à rebondir vite, à sourire dès le deuxième acte. Magalie me donne envie de trouver une expression plus juste : prendre ses responsabilités.

De l’esthétique à l’assistanat

Magalie a grandi et vit dans les Mauges, entre Nantes et Cholet (49). 
Après un bac sciences médico-sociales, une formation d’esthéticienne à Tours, et quelques années en VDI, elle ouvre son propre institut en février 2006.

Elle ne peut pas investir dans les équipements qui fidélisent la clientèle. 
Le modèle économique résiste mal. 
Elle voit la limite. Et décide de vendre.

« Je ne suis pas du genre à attendre. J’anticipe. »

Comme pour illustrer cette phrase, avant même que la cession soit finalisée, elle a déjà retrouvé un poste en grande surface.

D’abord caissière. Puis un remplacement à l’accueil. Et là, quelque chose se révèle.

Gérer les problèmes, faire tourner le magasin en coulisses, tenir le lien entre les services.
Les flux, les pièces, les process en arrière-plan ; ce monde invisible l’intéresse.

« J’ai toujours été attirée par le côté assistante. C’est un métier de rigueur, d’organisation. Et ce sont les qualités que je me vois. »

Après la naissance de sa fille, elle engage un bilan de compétences.
Dossier complet. Enquêtes métier. Stages multiples. 
Sa conseillère valide son projet de formation en entreprise d’entraînement pédagogique (EEP), à Cholet.

En septembre 2011, elle décroche son premier poste d’assistante, dans un organisme de formation pour les professionnel·les de santé.
Elle adore la gestion des formations ; un peu moins la prise de commande par téléphone. 

Elle fait une pause professionnelle pour la naissance de son fils. 
Puis, rejoint une TPE de négoce en métallurgie, en avril 2015. 
Elle y restera jusqu’en décembre 2019.

Une idée lancinante…

Entre 2017 et 2019, une idée émerge et s’impose à elle. 

Une collègue lui parle de sa sœur, graphiste indépendante.
Elle travaille de chez elle. Elle organise son temps. Elle dispose d’une certaine souplesse.
L’image reste.
Elle accroche chez Magalie quelque chose de profond : la possibilité d’un travail plus autonome, plus respirable, mieux articulé avec la vie de famille.

À ce moment-là, son mari lance sa propre entreprise. 
Elle sait bien que ce n’est pas le timing idéal.
Et continue d’explorer dans son coin.

Au fil de ses recherches, elle tombe sur mon blog dédié aux secrétaires indépendantes.
Elle lit tout, l’épluche en entier, article après article, et suit le mini-programme : “7 jours pour réfléchir à son projet”. 

À chaque étape, elle trouve les questions « tellement pertinentes ».
Mais hésite encore à rejoindre le forum et à acheter le pack d’installation.

Puis quelque chose bascule : « Je me suis dit que je pouvais plus faire ça toute seule. » 

Elle en parle à son mari. En précisant que ce n’est pas pour maintenant.
Ce qui n’empêche pas d’y penser sérieusement.
Ni de s’y préparer.

En 2019, le contexte professionnel achève de la convaincre. 
Sa collègue quitte l’entreprise. Magalie se retrouve seule, « au bord du burnout ». 
Elle est aussi préoccupée par le suivi scolaire de sa fille aînée, dyslexique. 

Elle entame finalement les démarches de rupture conventionnelle
En décembre, elle quitte l’entreprise. 

La chronologie est méticuleuse, bien pensée, bien exécutée.

Un lancement la veille du confinement

Avec mon blog, Magalie a découvert les coopératives d’activités (CAE). 
Le modèle lui parle.
Entreprendre, sans être seule. Dans un cadre structuré. Avancer sans tout bousculer.
C’est le choix qu’elle a fait. 

En janvier 2020, elle contacte CDP49, à Angers.
En février, réunion d’information collective. 
Puis entretien individuel quelques jours plus tard.

Elle arrive avec un dossier.
Encore un.
Préparé. Structuré. Sérieux.

Sa chargée d’accompagnement tranche :

« La seule chose qui te manque, c’est un numéro d’immatriculation. Sinon, tu es prête. »

Le 3 mars 2020, elle signe son contrat CAPE.
C’est la naissance de La Plume Administrative des Mauges

« Une quinzaine de jours avant le confinement », précise-t-elle.

Les séances d’intégration, prévues en présentiel, basculent en visio. 
La coopérative maintient le lien, continue le parcours malgré tout, adapte ce qui peut l’être. 

« Si à ce moment-là ils nous avaient laissé tomber, je ne sais pas si j’aurais tenu. » 

Mais grâce à l’équipe de CDP et du forum, elle tient.

Puis vient la sortie du confinement.
Et avec elle, les premiers clients.

L’expert-comptable de son mari la recommande à des artisans et commerçants qu’il accompagne. Ils ont besoin d’aide pour classer, préparer, remettre de l’ordre dans leurs pièces comptables.

Parmi eux, il y a son tout premier client.
Six ans plus tard, il est encore là.

« Je suis hyper fière de ça. »

Il y a de quoi ☺️

Ses missions en tant que secrétaire indépendante

Son métier, c’est remettre de l’ordre dans les flux invisibles d’une petite entreprise. 

Rassembler les factures fournisseurs et clients. Préparer les pièces comptables. Réconcilier les relevés bancaires. Transmettre au cabinet comptable ce dont il a besoin pour préparer le bilan et faire les déclarations mensuelles. Gérer les heures des salariés pour les fiches de paie. Faire la facturation client. Relancer les impayés.

Bâtiment, paysagisme, mécanique, restauration… 
Dans les TPE rurales qu’elle accompagne, les dirigeant·es sont rarement au bureau.

Ils sont sur chantier.
À l’atelier.
En cuisine.
Chez les clients.

Le travail avance dehors. L’administratif attend dedans. 
Les papiers arrivent par courrier ou par mail. On imprime parfois. On range comme on peut. On pose là “en attendant”. La pile grossit comme elle peut. 
Et à la fin du mois on ne sait plus trop où ça en est. 

Magalie intervient là où s’amoncellent les pièces non traitées.

Ce qu’elle préfère dans son métier, c’est travailler en binôme

« Dès que je voyais une facture réglée en double, je disais : avant de la payer, il fallait me demander. On travaille vraiment ensemble. » 

Ce n’est pas du contrôle. C’est de la complémentarité. 

Le plus souvent, elle intervient sur site : « Par ici, les clients préfèrent. » 

Dans ces TPE rurales, la dématérialisation reste partielle. 
Quoi qu’on en dise, beaucoup de choses passent encore par du papier, des classeurs, des dossiers posés sur un coin de bureau. 

C’est d’ailleurs en partie la raison pour laquelle elles ont besoin de quelqu’un qui se déplace et qui prend les choses en main physiquement.

L’erreur qu’on n’aurait pas imaginée

Les premiers clients sont arrivés presque sans effort. 
D’abord par l’expert-comptable ; puis le bouche-à-oreille. 

Le démarrage est bon. Les missions s’enchaînent. 
Si bien qu’en mars 2021, Magalie se verse son premier salaire. 

Elle n’a pas eu à se battre pour trouver ses premières missions. 
Bien sûr, c’est une bonne nouvelle ! 

Mais ce démarrage facile a un revers, qu’elle formule avec franchise : 

« Ma plus grosse erreur, c’est de ne pas avoir prospecté. Je me suis laissé faire. Les clients arrivaient quoi qu’il arrive, et je ne me posais pas de questions. »

Elle avait un profil LinkedIn qui « vivotait un peu ». Une page Facebook
Elle avait même suivi une formation à la démarche commerciale. 

Mais sans l’urgence qui force à construire une machine commerciale durable, rien ne s’est vraiment structuré. 

Pas de routine de prospection.
Pas de système régulier.
Pas de filet. 

Jusqu’à ce que deux gros clients partent à six mois d’intervalle.
Et que le contexte général se dégrade.

Avec la guerre en Ukraine, ses clients du bâtiment subissent la hausse du coût des matériaux. Les prix bougent sans cesse. Les devis valables deux mois passent à quinze jours.

« Et même quinze jours, c’était presque trop. »

Les entreprises serrent les coûts. 
Le marché se contracte.

À cela s’ajoute la concurrence
Dans les Mauges comme ailleurs, de plus en plus de secrétaires s’installent en freelance. 

Magalie, en coopérative, facture avec 20 % de TVA. 
Beaucoup de ses concurrent·es sont en micro-entreprise, sous le seuil de la franchise en base, et ne la facturent pas. 

Pour certains clients comme les organismes de formation, ça compte.

Quand la vie redistribue les cartes

En 2024, la séparation d’avec son mari rebat les cartes. 
La maison est mise en vente. 
L’arithmétique du quotidien se recalcule entièrement. 

Magalie le dit avec des chiffres : 
Une box internet à 36 euros par mois.
À deux, cela faisait 18 euros chacun.
Seule, cela fait 36.

« Et je fais le même calcul avec l’électricité, l’eau, le loyer. » 

Cette réalité nouvelle la conduit à chercher un emploi salarié à temps partiel
Elle le trouve à 10 minutes de chez elle.

Une entreprise bien installée. Un poste en création. De la marge pour évoluer.
L’ambiance est bonne. Les collègues sont « super ». 

Elle y travaille 20 heures par semaine et envisage progressivement d’aller vers un temps plein. 

En mars 2025, elle met fin à sa collaboration avec Estelle.
Deux ans plus tôt, cette membre du forum l’avait formée puis intégrée à son équipe de permanence téléphonique.

Estelle aurait souhaité l’embaucher.
Mais la permanence téléphonique, ce n’est « pas mon kiff », dit Magalie.
Elle a pourtant beaucoup apprécié cette collaboration.

« Ça fait un petit quelque chose de partir. »

Ce départ laisse un vide dans le chiffre d’affaires. 

Désormais salariée ailleurs, sa protection sociale assurée, la question se pose : 
Passer en micro-entreprise, comme activité secondaire pour alléger les frais de structure de la coopérative…

Sur le papier, l’idée se tient.
Dans la réalité, ça se complique.

Créer l’activité.
Ouvrir un compte dédié.
Choisir un logiciel de facturation.
Mettre en place la future facturation électronique.

« Ça m’a démoralisée plus qu’autre chose. Pour le gain que ça représentait réellement, ça ne valait pas le coup. » 

Psychologiquement, elle le reconnaît : 
son activité la motive moins. 
Son poste salarié, lui, lui convient. 

La décision

En avril 2026, c’est officiel. 
Magalie annonce la fin de son activité au 30 juin. 

Elle a déjà son rendez-vous à la coopérative pour l’entretien de rupture conventionnelle.
Elle prévient ses clients un par un. 

Ils sont six.
Certains travaillent uniquement à distance. D’autres seulement sur site. D’autres encore en formule mixte.

L’un de ses tout premiers clients, fidèle depuis ses débuts, lui glisse une phrase révélatrice sur l’état du marché : « J’en ai deux sous le coude. » 

Deux secrétaires indépendantes qui l’avaient démarché en janvier.
Il leur avait répondu qu’il avait ce qu’il lui fallait. 

Un soir, l’une d’elles appelle Magalie directement. 
Elle vient de s’installer. Elle a des questions sur les contrats de prestation, l’organisation des fichiers, les façons de faire. 

Consciencieuse et généreuse, Magalie organise la relève. 

Ses proches ne sont pas surpris ; ça leur semble dans l’ordre des choses.
À la coopérative, au moment de l’entretien de sortie, elle précise quand même : 

« Je ne dis pas que je ne reviendrai pas. »

Faire le deuil

« Fallait que je fasse le deuil de ma vie de famille à quatre, comme on l’avait connue.
Après, fallait que je fasse le deuil de ma maison.
Et maintenant, il faut que je fasse le deuil de mon activité d’indépendante.
Je ne pouvais pas tout faire en même temps. »

Je m’attendais peut-être à une liste de circonstances atténuantes.
Le contexte économique. La concurrence. La conjoncture. 
Les raisons que l’on invoque généralement pour se justifier un peu.

Elles existent, bien sûr.
Mais Magalie ne s’y attarde pas.

Elle prend sa part de responsabilité. Elle évoque son manque de prospection. Elle reconnaît ce qu’elle aurait pu mieux construire. Puis passe à autre chose : sa vie nouvelle.

Ce qu’on peut reconnaître chez Magalie, c’est la capacité à évaluer la situation. 
À prendre des décisions avant d’être acculée. 
À dire les choses, y compris les difficultés et les limites. 
Pas de mise en scène, pas de roman personnel. 

Magalie regarde les faits.
Et fait ce qu’il y a à faire.

Ce que son parcours dit du métier

L’histoire de Magalie n’a rien d’un cas isolé.
Dans sa coopérative, sur six secrétaires indépendantes, trois arrêtent quasiment au même moment.

Le secteur se densifie à l’entrée. Les sorties restent silencieuses. 
Il y a peu de posts LinkedIn pour annoncer une fermeture d’activité. 
Pas de carrousel sur les doutes. 
Pas de publications sur les arbitrages silencieux. 

Pourtant, cela fait partie de la réalité.

Ce n’est pas un échec. Pas non plus une victoire. 
C’est une trajectoire : une professionnelle compétente et sérieuse qui a construit quelque chose de réel pendant six ans, qui a rencontré des obstacles réels, et qui a pris une décision lucide au moment juste pour elle.

Ce qu’elle ferait différemment ? 

« Ne jamais arrêter la prospection. Jamais. »

Le reste, elle le regarde avec davantage de paix que de regrets.
Et elle encourage encore celles et ceux qui hésitent à essayer.
Parce que  : « On ne sait jamais. »

Sa fille entre dans la pièce. 
Cela fait déjà plus d’une heure trente qu’on papote. 
Elle lui demande quelque chose à voix basse (je n’entends pas). 
Magalie lève un doigt (encore deux minutes), puis se retourne vers la caméra. 

C’est approprié : ce qu’elle a cherché à tenir pendant six ans, c’est ça. 

Cet espace entre deux : 
Entre sa vie professionnelle et sa vie de mère.
Entre l’indépendance et la sécurité.
Entre ce qu’elle voulait construire et ce que la vie lui a demandé de traverser. 

Elle l’a tenu le temps qu’il fallait, 
avec le sérieux qu’elle met à tout ce qu’elle fait.

Portrait rédigé par Céline Lieffroy – LivIA et moi


Note de l’autrice

Ancienne administratrice du forum des secrétaires indépendantes, j’ai arrêté mon activité pour raisons de santé. J’entame une nouvelle série d’articles pour raconter le métier tel qu’il se vit vraiment : les réussites, les doutes, les virages, les réalités du terrain. J’ai choisi de commencer par le portrait de celles qui ont repris le flambeau après mon retrait. C’est aussi une manière de les remercier.

Pour me contacter personnellement : https://www.celinelieffroy.com/


Le Cercle LIANE, c’est quoi ?

Des ressources et une communauté privée pour secrétaires indépendantes et assistantes freelances.

Un forum actif depuis 2005, où l’on partage du vécu, des chiffres réels, des réponses vérifiées — et des questions qu’on n’oserait pas poser ailleurs. Loin des postures et des success stories des réseaux sociaux. Les échanges y sont confidentiels, l’information organisée et retrouvable, pas noyée dans un fil saturé au bout de 48 heures.

C’est là que Magalie a découvert le modèle coopératif. Qu’elle a confirmé certains choix. Qu’elle a compris qu’on pouvait démarrer sans être sur une niche ultra-spécialisée.

Même après avoir fermé son activité, elle décide de continuer à s’investir dans l’équipe : 

« Le forum et le blog m’ont tellement apporté que j’ai voulu m’investir pour faire perdurer ça. Je ne suis pas prête à quitter la communauté qu’on a créée. »

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